La main invisible du dieu marché

Regard sur le libéralisme économique : une perspective religiologique

L’être humain à la propension à se fabriquer des dieux. Cette particularité est l’une des caractéristiques de fond qui traverse l’histoire de l’humanité. Chaque culture et chaque époque ont connu ses divinités. La soumission à ces dieux s’est toujours accompagnée de pratiques qui ne relèvent pas de la pensée critique, mais plutôt de la croyance si ce n’est de la pensée magique. Notre époque ne fait pas exception à cette observation d’ordre générale. Brièvement, je vais ici explorer les grandes lignes de cette logique à travers les fondements théorique et idéologique du libéralisme économique et plus spécifiquement du néolibéralisme, qui est la forme conceptuelle actuelle du capitalisme.

La théorie

L’idéologie néolibérale reprend les éléments fondamentaux de la théorie économique libérale des XVIIIe et XIXe siècle qui affirme que chaque individu est essentiellement égoïste et n’a que des liens utilitaires avec ses semblables1. C’est cet égoïsme fondamental, c’est-à-dire chercher à combler ses besoins et ses désirs égoïstes, qui engendrerait de façon automatique la production de la richesse pour le plus grand nombre de personnes ainsi que l’harmonie collective. Cette production spontanée du bien-être collectif serait le résultat du jeu d’une main invisible2 qui ne peut agir que dans la plus grande liberté3.

Dans cette perspective, il faudrait laisser faire le marché en abattant tous les obstacles à son libre fonctionnement, c’est-à-dire les interventions de l’État; les programmes sociaux; les lois de protection de l’environnement; le syndicalisme qui protège les conditions de travail des travailleurEUSEs; etc. C’est cette dynamique particulière qu’on appelle le libre-marché. Cette théorie sous-entend que chaque individu se suffit à lui-même et que «la sagesse du marché connaîtrait mieux que les humains les voies de la redistribution de la richesse»4.

Une perspective « religieuse »

La référence à un mode d’intervention qu’on qualifie de main invisible ou d’ordre spontané pour expliquer le monde réel est symptomatique de la pensée magique. Cette notion ressemble davantage à l’attestation d’un ordre sur lequel les humains n’ont aucune prise tangible et ou la contingence historique ne joue aucun rôle. Dans la foulée de cette théorie, faire référence à un ordre construit (donc historique) n’a pas de sens puisque la création de la richesse et du bien de la collectivité relève de cette main invisible ou ordre spontané. Cela n’est pas sans rappeler la croyance chrétienne en la divine Providence. S’en remettre à la Providence c’est croire que les choses vont arrivée par elle-même grâce à l’intervention divine. Ce genre d’explication ne peut être démontrée puisqu’elle ne se situe pas dans l’ordre du rationnel et du tangible. Elle relève plutôt de la croyance. Ici, la théorie prend une valeur dogmatique.

En effet, il appert que la théorie économique néolibérale repose davantage sur une série de dogmes plutôt que sur une approche véritablement rationnelle et scientifique de la réalité. Comme pour toute approche de type dogmatique et idéologique, l’adhésion aux postulats néolibéraux nécessite de faire un acte de foi dans les supposées vertus du marché. La dogmatique néolibérale est traversée par une perspective de type religieux qui s’inscrit aux fondements mêmes de la théorie.

Cette croyance vient s’opposer aux idéaux sociodémocrates nettement plus interventionniste qu’on appel l’État Providence. Les tenants du libéralisme économique ne peuvent accepter que la main invisible du dieu marché soit remplacée par la main visible de l’action étatique et des citoyens et citoyennes, car, disent-ils, c’est entraver la liberté du marché et donc l’optimisation de son fonctionnement.

Un marché autorégulateur

Dans cette optique, la théorie néolibérale affirme que le marché est autorégulateur, c’est-à-dire qu’il se suffit à lui-même. Ainsi, selon cette approche, le marché fonctionnerait de façon optimale sans l’intervention humaine pour le réglementer. En fait, la seule chose que nous aurions à faire en tant qu’humain serait de pourvoir à nos besoins égoïstes (par la consommation) et surtout ne pas intervenir dans le libre fonctionnement du marché. Selon ce dogme, le marché va s’occuper, grâce à l’intervention divine de la main invisible, de la création et de la redistribution de la richesse et de l’harmonie collective. Si les choses vont mal, c’est parce que nous (l’État) interviendrions dans le fonctionnement du marché, ce qui ne ferait que court-circuiter le jeu de la main invisible. Ainsi, nous ne ferions que contribuer à le dérégler et à en réduire l’efficacité.

Soumission au dieu marché

Dans les faits, adopter une pareille perspective dogmatique, c’est faire du marché un au-dessus de nous, une sorte de divinité à laquelle nous n’aurions plus qu’à nous soumettre aveuglément. Ceci permet de saisir, au moins en partie, pourquoi les tenants du néolibéralisme s’inscrivent dans l’ordre de la vérité avec un grand V et de la lucidité puisqu’ils défendent et cherchent à propager l’adhésion à l’objet de leur foi, le dieu marché et son credo, c’est-à-dire l’ensemble des composantes fondamentales de l’idéologie néolibérale qu’on peut résumer autour de trois axes interdépendants les uns des autres : la libéralisation, la déréglementation et la privatisation.

Diviniser le marché

De tout temps, l’être humain a eu cette disposition à se forger des dieux. Tout se passe comme si nous avions besoin d’absolu pour vivre et donner sens à la vie. Ce n’est certainement pas un mal en soi, mais il faut ici préciser que l’humain peut diviniser et rendre un culte à divers aspects de la réalité : le corps, le sexe, le pouvoir, l’argent, le profit, la compétitivité, la gloire, etc. C’est ici que le bas blesse et, comme nous le verrons, cela n’est pas sans conséquences.

Un des aspects du réel dont l’humain a fait un absolu au sein du capitalisme, c’est-à-dire qu’il a divinisé, c’est le marché. De ce fait, le marché est devenu une fin en soi, un intouchable qu’il n’est pas possible de remettre en question. C’est pourquoi nous parlons du dieu marché. Une fois absolutisé ou divinisé, il ne resterait donc plus qu’à se soumettre et à mettre en application ce qui dès lors apparaît comme les enseignements du dieu. Dans les faits, ces enseignements ne sont rien d’autres que les préceptes véhiculés par l’idéologie, qui elle-même a acquis l’aura d’absolu et d’intouchabilité du dieu marché.

La divinisation mène à la violence sacrée et au sacrifice

Un des problèmes majeur que suscite cette dynamique consiste dans le fait suivant : lorsque nous divinisons certains aspects de la réalité nous allons, du même coup, nécessairement en relativiser d’autres. Nous n’accorderons alors pas la même valeur aux aspects relativisés qu’aux aspects de la réalité qui auront été divinisés. Par exemple, à l’intérieur des paramètres du libéralisme économique, nous jugerons «normal» qu’il y ait du chômage et inévitable qu’il y ait de la pauvreté. Cette relativisation va engendrer un processus qui mène éventuellement à sacrifier les aspects relativisés du réel. Ainsi, par exemple, au nom des rationalisations, les entreprises n’hésiteront pas à mettre à pied des travailleurs et des travailleuses même si leurs profits sont mirobolants. Ces personnes sont sacrifiées au nom de la compétitivité et de la maximisation des profits qui deviennent, au sein de cette logique, des fins en soi édictées par la normativité sociétale imposée par la logique du capitalisme néolibéral. Autrement dit, la logique d’absolutisation ou de divinisation engendre la violence dite sacrée ou sacrificielle. La violence sacrée est la pire des formes de violence.

Par ailleurs, les sacrifices consentis par la logique du marché total représente un visage spécifiquement contemporain de la violence. Ainsi, au nom du marché et de sa logique, nous sommes, entre autres, en train de dilapider les ressources naturelles, de sacrifier les écosystèmes de la planète et la vie qu’ils abritent. Par ailleurs, la logique du sacrifice peut aller jusqu’à l’oppression, l’exploitation, l’exclusion et donc le sacrifice des personnes elles-mêmes. Dans ce sens, plus de 1,2 milliard de gens n’ont pas accès à l’eau potable dans le monde, particulièrement dans les pays pauvres; en 2008 aux États-Unis, près de 46 millions de personnes n’avaient pas accès aux soins de santé; les écarts de richesse ne cessent de croître et, de ce fait, des centaines de millions de personnes vivent dans la misère la plus abjecte. En plus, combien d’enfants travaillent dans le monde? Nous pourrions ainsi prolonger cette énumération sur quelques pages.

L’illusion d’un marché « tout-puissant »

Une fois divinisé, le marché paraît édicter et imposer ses lois. Tout se passe comme si rien ni personne ne le contrôlait. Il semble s’autosuffire, être «tout-puissant». Cette dynamique donne l’impression de ne pas avoir de prise sur lui. Pourtant, il s’agit d’une illusion nourrie et entretenue par l’idéologie néolibérale.

Dans les faits, le marché ne fonctionne pas sans le concours des hommes et des femmes qui s’affairent quotidiennement à faire «rouler» l’économie. Sans eux et elles, il n’y a pas de marché possible. Les places boursières, les flux financiers, les transactions monétaires, etc. ne peuvent fonctionner que grâce à l’affairement de millions de personnes à travers le monde. Sans elles, le marché s’écroulerait totalement et avec lui le dieu que nous avons forgé. Alors, le capitalisme néolibéral se révélerait pour ce qu’il est vraiment, l’un des multiples visages qu’a pris la violence sacrée à travers l’histoire.

… comme une force de la nature…

Par ailleurs, les lois du marché, les normes qu’il semble imposer et sa logique héritent en quelque sorte de la divinisation dont bénéficie le marché. De ce fait, ils acquièrent le statut de choses sacrées et ils deviennent donc à leur tour intouchables et incontournables. Le tout s’impose comme une force de la nature, mais d’une nature divine.

Le dieu marché, gage du paradis terrestre

Dans ce contexte, l’idéologie néolibérale agit comme un puissant levier qui légitime l’économie du dieu marché. Ainsi, les trois axes de fonds de l’idéologie, c’est-à-dire la libéralisation, la déréglementation et la privatisation acquièrent également le statut d’enseignement sacré. Ces trois axes de l’idéologie représentent la «sainte-trinité5» du dieu marché. De ce fait, ils deviennent donc à leur tour intouchables et le summum de ce que nous pouvons espérer de mieux pour l’humanité.

Selon les termes de Francis Fukuyama, cette logique autour des trois axes fondamentaux du libéralisme économique représenterait «la fin de l’histoire» puisque celle-ci ne pourrait rien connaître de mieux dans l’avenir. L’économie capitaliste néolibérale du dieu marché serait ainsi gage du paradis terrestre à venir, puisque ce serait grâce à lui et à lui seul que l’humanité connaîtrait, dans un avenir incertain et toujours reporté, la richesse et l’harmonie collective.

Un dieu qu’on impose partout

En imposant les lois du marché partout et dans toutes les sphères d’activités humaines, donnant l’impression de s’autoréguler, d’être au-dessus des humains, le dieu marché arrive presque à se confondre avec la société. D’ailleurs, ne parle-t-on pas de société de marché et n’appelle-t-on pas les entreprises des sociétés? Dans cette perspective, il faut aussi insister sur la force de pénétration du système de croyances et de l’idéologie néolibérale dans toutes les couches et les sphères de la société.

Ces quelques pistes de réflexion, trop brièvement esquissées, permettent néanmoins de mieux saisir pourquoi l’économie capitaliste néolibérale est imposée avec tellement d’entêtement, et parfois même de véhémence, par les croyantEs du système. Par ailleurs, cela permet aussi de mieux saisir pourquoi il est presque impossible de proposer des alternatives et d’être entendu par les tenants de l’idéologie néolibérale. L’enfermement idéologique empêche d’imaginer et de concevoir un autrement du monde, qu’un autre monde est possible et souhaitable, un monde centré sur la vie, sur les êtres humains, sur l’environnement et les conditions nécessaires au maintien de la vie.

Dans cette perspective, deux défis d’importance se profile devant nous : 1) il est plus que nécessaire de repenser notre relation à l’économie afin de la repositionner à la place qui est la sienne, c’est-à-dire au service de l’humanité et de la vie au sens large, 2) Repenser notre relation au sacré pour espérer un jour sortir de l’enfermement dans la logique de la violence sacré, c’est-à-dire cesser de se forger des dieux en développant une perspective critique collective face à la violence du sacrifice.

Nelson Tardif

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1 À ce propos, la première ministre de l’Angleterre, Margaret Thatcher, affirmait : «They're (en parlant des gens) casting their problem on society. And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first». En résumé, il n’y a pas de société, il n’y a que des individus qui forment des familles et le gouvernement ne peut rien faire pour eux. Les personnes doivent se débrouiller par elles-mêmes. La citation provient de : http://briandeer.com/social/thatcher-society.htm
2 La paternité de cette appellation provient du philosophe moraliste et économiste écossait Adam Smith (1723-1790).
3 À cet égard, Friedrich August von Hayek (1899-1992), souvent considéré comme le père de la pensée néolibérale, parlait d’ordre spontané.
4 Michel Beaudin, « Cette idole qui nous gouverne. Le néolibéralisme comme «religion» et «théologie» sacrificielle » : Studies in religion/Sciences religieuses 24/4 (1995), p. 403.
5 Le concept de la «sainte-trinité» du dieu marché est emprunté à Ricardo Petrella, Le bien commun. Éloge de la solidarité, Bruxelles, Labor, p. 12.

 

L’expression créatrice

La créativité prend diverses formes selon les époques, les cultures, les modes d’expression. Ses visages sont multiples et permettent un large éventail de réalisation inventive. L’écriture est l’une des voies du déploiement extraordinaire de l’expression créatrice. Elle permet de se dire, de dire, de partager des savoirs, des expériences, d’inventer des mondes, de contester, de proposer, de « poétiser » le monde et plus encore. Tous les modes d’expression créatrice sont à la fois sublimes et incomplets. Ils se répondent l’un l’autre, ils se complètent.