L'analyse sociopolitique : une pratique collective essentielle

Une affaire de conviction

Cette réflexion a pour but de rendre compte de l’importance de l’analyse sociopolitique dans l’engagement pour la transformation du monde dans une perspective de justice et d’équité au plan social et économique. À cet égard, nous voulons partager quelques observations et réflexions qui sont le fruit de notre pratique de formation et de ressourcement auprès de personnes et de groupes engagés dans un tel processus. À titre d’exemple, notre point d’ancrage pour effectuer cette réflexion s’inscrit plus spécifiquement dans l’une des sessions de formation du Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF)[1] : Le Bien commun n’est pas d’intérêt privé.

Un processus d’éducation populaire autonome

L’éducation populaire autonome (ÉPA) est un processus qui se fait et se vit avec les personnes qui vivent des atteintes à leur dignité et à leurs droits et qui vise l’action collective. Il ne s’agit pas simplement d’une approche pédagogique, mais avant tout d’une option en faveur de celles et ceux qui subissent l’oppression, l’exploitation, l’aliénation et l’exclusion.

Il s’agit, entre autres choses, de faciliter, avec les personnes et les collectivités, la reprise de pouvoir sur leur vie et la mise en place des conditions favorisant leur épanouissement. Cette perspective favorise aussi l’exercice plein et entier de leurs droits et de leurs responsabilités sociales. Cette réappropriation est aussi celle de leur citoyenneté qui ne se résume surtout pas à n’être que des producteurs(trices) – consommateurs(trices). L’exercice de la citoyenneté privilégie la prise de parole et un engagement plus actif dans la collectivité. Par conséquent, elle soutient une plus grande démocratisation de la société comprise dans un sens plus large que le seul exercice du droit de vote.

C’est, notamment, dans l’action collective que les apprentissages sont rendus possibles. La pratique de l’ÉPA se fait dans un aller-retour constant entre l’analyse et l’action. Comprendre, c’est se donner les moyens d’agir et l’action exige des retours réguliers à l’analyse. Toutefois, dans une telle perspective, faire de l’analyse sociopolitique avec les gens suppose que nous sommes convaincus qu’ils ont déjà une certaine compréhension de leur réalité. Ils ont la capacité, avec d’autres, de développer une compréhension critique des phénomènes sociopolitiques et économiques dont ils sont victimes. Si nous faisons véritablement avec les gens, alors ils sont en mesure de s’approprier les clés de l’analyse sociopolitique et de trouver des solutions créatives aux problématiques auxquelles elles et ils sont confrontés, et ce, dans une optique de solidarité collective. Affirmer le contraire n’est qu’une forme de plus d’aliénation. Une telle approche demande plus d’énergie et de temps, mais ensemble on va plus loin.

Qu’est-ce que ça donne ?

Partons maintenant de notre point d’ancrage : la formation Le Bien commun n’est pas d’intérêt privé. Dans ce cas, l’analyse, couplée à une approche d’ÉPA, permet deux choses :

1) de construire ensemble notre savoir par l’utilisation de moyens de prises de parole et de grilles d’analyses.

2) de démasquer le discours idéologique qui cherche à légitimer la privatisation des services publics et d’en repérer les actrices et acteurs principaux.

Par ailleurs, une fois le discours démasqué, il est possible de retracer les grandes lignes de la genèse historique du capitalisme. Cela permet de mieux saisir ensemble ce qu’est le néolibéralisme et les énoncés théoriques qui en constituent les fondements. L’analyse sociopolitique facilite l’appropriation des éléments essentiels de la logique économique actuellement à l’oeuvre dans le monde et au Québec autour de ses trois axes principaux : la libéralisation, la déréglementation et la privatisation.

Le travail de conscientisation qu’on fait en commun concernant les rouages et les fondements du capitalisme, plus particulièrement du néolibéralisme, fait naître l’indignation. Celle-ci est l’un des moteurs de l’engagement social. Ce travail facilite la compréhension des stratégies de privatisation qui mettent en péril le Bien commun. Le processus d’analyse sociopolitique correspond, notamment, à une entreprise de déconstruction de l’idéologie dominante. Il permet de s’attaquer aux préjugés et aux idées toutes faites provenant du discours idéologique et matraqué à coup de millions de dollars dans la tête des citoyennes et des citoyens. Il s’agit aussi d’une entreprise de décolonisation de la pensée pour que nous puissions apprendre à réfléchir par nous-mêmes et ainsi être plus attentif à la provenance des discours et des idées véhiculées.

Le temps passé à comprendre fait en sorte que les personnes s’approprient des grilles d’analyse qui ont pour effet de permettre de lire la réalité et les médias avec plus d’acuité et de profondeur. La nouvelle compréhension des enjeux permet à son tour de donner plus de prises pour intervenir dans le processus de transformation sociale tout en combattant les préjugés. Il devient alors possible d’agir ensemble, de lutter contre le défaitisme ambiant qui paralyse ou la tentation de démissionner face aux forces néolibérales.

Quelques témoignages à l’appui

Voici ce que quelques personnes nous ont partagé à la suite d’une journée de formation pour comprendre la logique de privatisation :

« L’historique du début [de la formation] est long, mais on comprend davantage en

cours de route. »

« Attention au dérapage néo-libéral, la solidarité des gens est importante pour éviter

de sombrer dans le dieu marché [élément expliqué au début de la formation]. »

« L’image de la « sainte-trinité » du dieu marché [vue dans la session] est très

évocatrice pour moi. »

« Les riches deviennent toujours plus riches et la classe moyenne s’appauvrit aussi

(je n’avais pas réalisé !) »

« Il est important de contribuer à notre mesure à changer les règles du jeu »

« On devrait se ressourcer une fois par mois pour faire plus d’action. »

« Il faut se battre pour avoir des services communs pour aller à l’encontre du courant

néolibéral. »

« Démystifier la situation m’a aidé. La solidarité est essentielle. »

Chaque pas fait sur le chemin de la conscientisation est essentiel, puisque la transformation du monde, dans le respect de la vie, commence par là.

Un processus qui conduit à l’action

Faire de l’analyse sociopolitique facilite l’identification des enjeux globaux et des acteurs qui y sont associés, mais également des enjeux et acteurs locaux. Dans cette foulée, les gens s’habilitent ensemble à faire des liens entre différentes problématiques et luttes qui, de prime abord, semblent ne pas en avoir. Autrement dit, l’analyse sociopolitique favorise une compréhension globale qui aide à saisir qu’il y a certaines logiques de fond qui traversent l’ensemble des secteurs d’activité humaine et qu’elles ont des impacts concrets dans la vie quotidienne. Simplement, une nouvelle compréhension des liens entre des enjeux souvent très variés, mais aussi les luttes qui leurs sont associées, se dessine progressivement. Bref, en permettant de saisir les enjeux globaux l’analyse donne des poignées concrètes pour agir localement. Elle permet également de réaliser qu’en agissant localement nous contribuons aussi à la transformation globale de la société. Tout se tient et tout est interrelié.

Pareil constat permet aux personnes de se poser des questions cruciales pour élaborer un agir mieux ciblé : chez-moi, dans ma région et ma localité, comment tel ou tel enjeu se profile-t-il ? Qui en sont les acteurs et actrices ? Avec qui puis-je m’allier ? En d’autres termes, l’analyse sociopolitique est un incontournable qui permet de mieux s’outiller pour démasquer ce qui engendre oppression, exploitation, exclusion et aliénation. Elle favorise des actions collectives mieux ciblées et donc une plus grande cohérence. Par ailleurs, cela permet de ne pas opposer luttes locales et solidarité internationale. Dans un cas comme dans l’autre il s’agit d’un même combat de résistance et de transformation du monde pour plus de justice contre les forces qui écrasent la vie et ce qui est nécessaire à son maintien.

Brève conclusion

Il est important de redire que les quelques réflexions contenues dans ce court texte nous sont directement inspirées de notre pratique de formation et des personnes qui y participent. Nous sommes à même de constater les effets positifs et stimulants de l’analyse sociopolitique, lorsqu’effectuée dans le cadre spécifique, mais très flexible, de l’ÉPA. Cependant, nous constatons aussi que, malheureusement, des groupes et des personnes intervenantes au prise avec des urgences délaissent cette pratique avec les personnes qu’ils rejoignent. Il s’agit d’un piège qui réduit la force d’impact et le rôle essentiel du mouvement d’action communautaire autonome. Par ailleurs, négliger l’analyse sociopolitique contribue à laisser plus de place aux logiques et aux mécanismes d’oppression, d’exploitation, d’exclusion et d’aliénation sur la société.

À la lumière de notre expérience faire l’économie de l’analyse sociopolitique équivaut, d’une part, à s’amputer d’une profondeur dans la compréhension et la lecture que nous faisons de la réalité et, d’autre part, à ne pas saisir les liens de fond qui existent entre des problématiques aussi diverses, par exemple, que la privatisation des services publics, le réchauffement climatique, l’exploitation économique, l’accès à l’eau potable et l’occupation militaire de l’Irak. C’est également perpétuer l’exclusion des actrices et acteurs essentiels au processus de transformation sociale, c’est-à-dire les principales victimes des stratégies néolibérales et des systèmes sociopolitiques et socio-économiques en place.

Dans cette perspective, l’analyse sociopolitique favorise, entre autres, une participation citoyenne active et mieux articulée autour des grands enjeux collectifs. Une collectivité où les citoyennes et les citoyens assument une prise de parole libre et un agir efficace résulte en une société plus égalitaire, démocratique et vivante. C’est dire toute l’importance que revêt une telle analyse dans la perspective des luttes sociales pour un monde plus juste, équitable et respectueux de la vie au sens large.

Nelson Tardif pour le CPRF
Avec la collaboration des autres membres de l’équipe de travail du CPRF :

Anne-Marie de la Sablonnière, Guy Fortier, Louise Lafortune et Michel Brabant

Carrefour, de participation, ressourcement et formation

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[1] Le CPRF est un organisme pan québécois d’éducation populaire autonome voué à la transformation permanente de la société dans le sens de la justice sociale et du respect de la dignité humaine.

Ce texte de réflexion est paru dans les publications suivantes :

* Le tour d’y voir, 9e année, no. 641, pp. 3 et 5.
* Presse-toi à gauche. Une tribune pour la gauche québécoise en marche,
18 mars 2008,
Presse-toi à gauche
* Bulletin de liaison du CPRF, no. 93 (juin 2008), pp. 2-5.

 

L’expression créatrice

La créativité prend diverses formes selon les époques, les cultures, les modes d’expression. Ses visages sont multiples et permettent un large éventail de réalisation inventive. L’écriture est l’une des voies du déploiement extraordinaire de l’expression créatrice. Elle permet de se dire, de dire, de partager des savoirs, des expériences, d’inventer des mondes, de contester, de proposer, de « poétiser » le monde et plus encore. Tous les modes d’expression créatrice sont à la fois sublimes et incomplets. Ils se répondent l’un l’autre, ils se complètent.